Préface

De Victor Haim

Une langue qui ne veut pas mourir, c’est beaucoup plus et beaucoup mieux qu’une simple nostalgie du passé ! C’est la manifestation d’un peuple qui, nonobstant son histoire tragique, ou grâce à elle, est résolu à ne pas sombrer corps et âmes ! Pour autant la question qui se pose est de savoir s’il reste beaucoup d’hommes capables d’entretenir avec une foi admirable la vitalité de ces mots qui furent utilisés quotidiennement et parfois uniquement par des centaines de milliers de Juifs en Europe de l’Est.

Le séfarade pur sucre que je suis n’est pas le mieux placé pour dresser le bilan de l’état de santé du yiddish ! Pourtant, je peux surprendre le lecteur en lui révélant que ma culture fut, si je puis dire, bicéphale…

Après la guerre, mes parents et leurs enfants tout jeunes (ma sœur avait douze ans et j’en avais dix) ont regagné la grande ville de province où se retrouvèrent des familles originaires de Pologne qui avaient traversé la période d’horreur et s’étonnaient du miracle que constituait leur survie.  Ma mère avait perdu toute sa famille, déportée en 1942.

La communauté ne fit pas de ségrégation entre ceux qui parlaient yiddish et ceux qui parlaient le judéo-espagnol. On se retrouvait à la synagogue le vendredi et à l’issue de l’office où le mot Israël était prononcé Issroël. Nous étions chaleureusement invités par ces personnages que nous trouvions hauts en couleur ! Donc, durant toute ma jeunesse, j’ai entendu aussi souvent le parler yiddish que ce qu’on appelle le parler ladino ou judéo-espagnol, ignorant la “jota”. Or, je n’entends plus le judéo-espagnol, alors que le yiddish reprend du poil de la bête, si on veut bien me passer cette expression. Et s’il reprend son souffle c’est notamment grâce à des gardiens du trésor comme Jacques Lerman, passionné par cette langue définie dans le Larousse comme “judéo-allemande”.

Sans aucun doute le Prix Nobel de Littérature Isaac Bashevis Singer a contribué à la renaissance du yiddish. C’est dans cette langue en effet qu’il a écrit son œuvre géniale traduite d’abord en anglais puis en des centaines de langues, attestant que cet auteur fécond est un grand maître de la littérature universelle. Maintes fois, à la fin de certains romans imaginés par des Juifs ashkénazes et traduits de l’anglais, se trouve un glossaire qui explique notamment que : “Ikh bin nebekhdik” veut dire : “je suis à plaindre” !

Exemple récent: le roman “Le rabbin congelé”, dont l’auteur est David Stern, est suivi d’un petit dictionnaire qui explique la signification de certains  mots utilisés par l’auteur bourré d’humour… Et il me semble bien que le premier roman de Philip Roth qui fit un triomphe, était suivi d’un récapitulatif des mots yiddish expliqués aux profanes !

Ça n’est pas un dictionnaire qu’a élaboré Jacques Lerman, mais une sorte de répertoire d’aphorismes, d’axiomes et d’évidentes constatations souvent empreintes d’humour, où la philosophie n’est pas loin de la blague juive, où la sagesse fait bon ménage avec le scepticisme, et où la malédiction virulente se teinte d’ironie  amère. “Un chien sans dents se jette aussi sur un os”… est bien vu; mais “Un ami n’est pas celui qui essuie tes larmes  mais celui qui ne t’amène, surtout pas, à pleurer”… voilà qui est émouvant, évident et profond à la fois.

Ce florilège que Jacques Lerman a magistralement constitué en s’appuyant sur sa parfaite proximité avec une langue qu’il aime est un régal aussi bien pour ceux qui ne connaissent pas la culture  juive que pour les curieux qui s’intéressent à tout ce qui vit…  ou plus exactement à tout ce qui ne veut pas disparaître.

Victor Haim
4 décembre 2013